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(In)consciences numériques… perspectives avec Emmanuelle Roux

Pionnière des fablabs en France, codeuse des premières heures, maker, éveilleuse

· Emmanuelle Roux,Datas,Numérique,fablab,Nouvelle Economie

Pionnière des fablabs, maker de la 1ère heure, rôliste dans une ancienne vie, mère de 2 jeunes garçons, ex-membre du Conseil National du Numérique, entrepreneuse à la tête de 2 entreprises qui regroupent 7 activités, conférencière, experte APM, conseil en stratégie numérique et en adaptation des activités et organisations… Emmanuelle ROUX code, invente, s’affranchit pour créer ce qui lui semble devoir l’être.
Pour éveiller la curiosité. Donner envie d’agir.

Sa présence, son ancrage physique, sa parole claire et portante, son verbe cash et sans circonvolution, l’œil laser : Emmanuelle fait partie de celles et ceux qui ont de l’impact. Physiquement. Puis dès qu’elle parle.

Bien sûr… 7 ans de théâtre intensif, nourrie par une lecture à haute dose de pièces de théâtre dès la 6ème, de cinéma d’art et d’essai, et issue d’une famille politiquement engagée : la matière est là !
Mais il y a aussi une énergie. Forte. Déterminée. Palpable.
De faiseur, de l’open-source, de ceux qui ont fait les premières pages HTML, participé aux 1ers forums sur internet. De ceux que l’on a jugés amateurs, et qui disruptent les secteurs où ils arrivent.
Une culture du partage, de la mise en commun, du débat, des échanges, de l’apprentissage, qui font que la rencontre avec Emmanuelle ne peut rester neutre.
Vite politique.
« Internet n’est pas technologique, il est politique et culturel » me dit-elle en entrée de jeu. Voilà qui donne le LA ! Et c’est ainsi qu’elle crée un Chaudron dans de grands groupes et administrations françaises, un faclab au sein d’une université, zBis pour accueillir enfants, scolaires et adultes, et tant d’autres OVNI encore !
Merci de ce moment, Emmanuelle !
#C’estParti. Rendez-vous avec une #EveilleuseDeConscienceNumérique #AmabassadriceDunWebQu’ilNousFautViteComprendre

Tes activités sont nombreuses, mais finalement, c’est quoi ta vie ? ton moteur ?

Je me définis avec un seul mot, je suis entrepreneure.
Avec un métier : essayer de fabriquer demain.
Un engagement : être acteur du fait de fabriquer demain. Particulièrement sur 2 questions : celle du contrat social, et celle de l’éducation et de l’empowerment – la place de l’individu, du citoyen, dans ces temps un peu compliqués politiquement.
Et une mission : impacter ceux qui impacteront demain. Si je peux faire bouger un peu un gamin, ou des grands patrons qui ont des moyens, j’aurais plus d’impact que si j’essaye de tout faire toute seule.

Quant au moteur : je suis profondément engagée.
Engagé, c’est faire et c’est impacter.

Tu n’as pas encore parlé de web ou de numérique, mais tout ce que tu viens de dire, tu le fais avec la lecture et la connaissance de ce monde-là ?

Cela caractérise tellement aujourd’hui et demain, que forcément c’est dedans !
Il s’avère que je suis une enfant de la fin du 20ème s et du début du 21ème. Dont les grands enjeux de transformation sont des grands enjeux politiques, liés à internet, à la redistribution de l’information et à la capacité de l’empowerment du citoyen. A côté de cela, il y a l’enjeu écologique.

Toute la question du vivre ensemble se construit autour du socle technologique qu’est internet. J’ai donc cette sensibilité de dire « Internet réécrit le monde ». Or internet n’est pas ‘que’ technologique, il est ‘d’abord’ politique et culturel.

Avant de partir sur la politique, dont on sent qu’elle est importante pour toi, d’où te vient ce moteur viscéral de l’engagement ?

De manière très simple : je suis née dans une famille engagée. Enfant unique. Mon père a monté les premières MJC de France. Il a aussi monté des cinémas d’art et d’essai sur la libre diffusion de la culture pour tous, dans des quartiers populaires et communistes. Et ma mère travaillait à l’Humanité.
Je suis une enfant de parents communistes, un grand-père qui a été résistant, fait les grèves de 36.
A la maison, le politique a toujours été là. Comme « faire du cinéma - puisque je faisais des études de cinéma - : oui. Mais du cinéma engagé. On n’est là pas longtemps, autant qu’on serve à un truc ! »

L’engagement comme façon de servir le collectif. Est-ce qu’un sujet plus qu’un autre s’imposait ?

Il y a quelques combats majeurs par rapport à mon histoire ; c’est évidemment très personnel.
Celui de l’émancipation. Dans toutes ses dimensions, y compris l’émancipation de la femme, qui est un combat dans lequel je vais plus aller dans les prochains temps.
Il y a la question de l’arrachement. D’ailleurs c’est un débat : enracinement, arrachement… peut-on, doit-on aller au-delà de notre destinée individuelle ? A-t-on une place pré-écrite dans la société, ou peut-on construire la place que l’on veut dans la société ? Comment on aide les gens à dépasser leur plafond de verre, à aller au-delà de ce qu’ils sont ?
Je suis aussi très attachée à la notion de la liberté. Liberté de parole. Démocratique. De pensée. Donc la place de l’individu. Or il n’y a plus de débat actuellement, plus de place pour le dialogue, ce qui est un vrai problème.

Je trouve très choquant, étrange, surprenant, de devoir me dire aujourd’hui : il va falloir faire le choix de rattraper le flambeau des Lumières et de le porter. On est au début du 21è siècle, et il va falloir faire ça quoi ! Pour moi, c’était tellement un acquis !

Qu’est-ce qu’on a perdu, lâché, de ton point de vue ?

On a dépolitisé la France.
Il n’y a plus de connexion. Plus de débat.
On s’est tous mis dans une bulle. Cela fait 30 ans qu’on est dans la bulle informationnelle et qu’on ne rencontre que les gens qu’on veut bien ! On a notre cercle d’amis ; on pense dans un entre-soi ; on n’est pas confronté à l’autre, donc on a perdu la capacité à écouter l’autre, à reconnaître l’autre, à débattre avec l’autre et à accepter ce qu’est la laïcité. L’acceptation que tous peuvent croire en ce qu’ils veulent.

Même si l'on observe un véritable regain de besoin d'espace de dialogue en ce moment.

Un jour, tu es tombée sur le mouvement des fablabs. Un lieu où l’on aide à faire, à capter ce qu’il y a sous le capot, à autonomiser les gens. C’est quoi ton déclic pour mettre en place un "Faclab" en 2012 avec Laurent Ricard, zBis en 2014, et tant d’autres "objets" ou lieux ?

Le déclic, c’est en 2010. Une rencontre avec Laurent Ricard, sur une terrasse à Paris. Qui me dit : tu dois connaître Arduino ? le mouvement des makers ? le truc qui s’appelle imprimante 3D, les découpes laser, etc. On parle de plein de choses passionnantes.

Arrivée devant un PC, je tape tous ces mots, et tombe sur le mot ‘fablab’.
Et là, je découvre qu’il existe un réseau international de lieux, très locaux. Connectés mondialement. Dans lesquels on met à disposition des gens les ressources, de sorte à ce que chacun développe ses propres projets. Il s’agissait d’apprendre en faisant. En communautés apprenantes, tous experts, tous apprenants. Avec cette idée que la connaissance est libre, et que son exécution appartient à chacun.

Cela réunit à peu près toute mon histoire ! J’ai un vrai déclic. Une véritable évidence.

Je rentre chez moi en Vendée. J’ai de la chance, car il y a un fablab à Nantes, pas loin, où je vais régulièrement. Et un jour, je vais y voir l’une des premières maker-box, ces imprimantes 3 D en bois.
Je suis sidérée par la machine ! Vraiment sidérée. Elle me fait penser à mon modem de 56 k. Cela fait autant de bruit. Cela ne sert à rien. ça plante 1 fois sur 2… mais ça va changer le monde.

Et je vois le truc en me disant : ça recommence !
Il y a eu la micro-informatique ; on a donné le pouvoir de l’informatique à l’amateur.
Puis il y a eu le web ; on a donné le pouvoir de l’édition à l’amateur.
Et il y a ces trucs-là : on est en train de donner le pouvoir de fabriquer à l’amateur.

Pour moi, c’est exactement le même cycle. Je comprends cela dès ce moment. Que c’est une répétition de l’histoire. J’en comprends à la fois les implications, les freins, les difficultés, ce qui va se passer derrière, parce que j’ai déjà vécu 2 fois l’histoire en fait !
On va m’expliquer pendant des années que cela ne sert à rien. Puis il va falloir former les gens à le faire parce que les gens vont se rendre compte que ça sert à un truc. Puis ça va forcément impacter les business model : faut peut-être aller prévenir les boîtes qu’elles sont en train de vivre une 3ème révolution industrielle, et que demain on va fabriquer autrement…

Et finalement, que fait-on vraiment dans un fablab ?

La 1ère chose que l’on y fabrique, c’est du lien social.
Ce sont des gens qui vont être autour des mêmes machines, à discuter, partager de la connaissance entre eux, exposer leurs problèmes, découvrir l’autre. Et vu que ce sont des lieux où l'on accueille tout le monde, on a des retraités, des artisans, des étudiants, des gamins, des chefs d’entreprise, des salariés, des demandeurs d’emploi.

Si tu regardes bien, tous ces publics n’ont aucun lieu pour se rencontrer aujourd’hui. Tu as des lieux réservés aux chefs d’entreprise, dédiés aux demandeurs d’emploi, pour les étudiants, des espaces de coworking dédiés aux startupers. On a complètement segmenté les espaces publics. Chaque public a ses espaces, et ne rencontre qu’un entre-soi.

Dans un autre registre, vous avez ouvert en septembre 2018, dans l’établissement scolaire de St Gab’ à St Laurent sur Sèvres en Vendée, une classe de « code créatif études ». Tu peux… préciser ?

On a ouvert une classe qui s’appelle Archimède.
26 enfants de 6ème y font chaque semaine 5 h de culture numérique.

Mon constat, c’est de dire : le numérique n’est pas que technologique, il est politique et culturel. S’il est culturel, on doit l’adresser comme une culture. Comment a-t-on fait dans d’autres sphères culturelles ou sportives ? On a ouvert des classes à horaires aménagées pour la musique, ou des classes sport études.
C’est ce que nous avons fait avec une classe « code créatif études » !
Avec l’idée d’emmener ces jeunes jusqu’en terminale. Et d’en faire des décideurs capables de penser leur métier, de penser quel monde de demain, quelle citoyenneté, dans un monde technologique.

On leur apprend que coder, c’est comme écrire une histoire ; ce qui signifie d’abord de la dessiner, de regarder les messages que l’on veut passer, pourquoi ; puis de la mettre en image, en musique, en interaction, grâce à Scratch, à travers du code.

On a commencé l’année en leur faisant faire une petite application mobile dans laquelle ils ont fait une espèce de foire aux questions de tout ce qu’il y a à savoir sur l’établissement pour les nouveaux venus. Ils vont bientôt apprendre les Creative Commons sur les médias, dans les prochaines semaines ; qu’il y a un droit intellectuel sur une image par exemple. On a fait aussi une fresque avec toutes les grandes notions clés qu’ils ont vues dans toutes les matières. Et du coup, on embarque les profs avec nous.

Autre tranche d’âge… tu vois aussi beaucoup de chefs d’entreprises, devant qui tu donnes des conférences. Quel niveau constates-tu sur ces sujets de code, du numérique ?

Je vois beaucoup de dirigeants en effet ; j’ai aussi rencontré la DGE, différents ministères, des fédérations professionnelles, des CCI. Or à tous les étages de nos institutions, personne n’y comprend rien !
Il y a un décrochage complet entre les grilles de lecture du monde de ceux qui dirigent, qui décident, et le monde tel qu’il se fait. A un point ! ...
C’est probablement un peu caricatural ce que je dis, mais on va dire qu’il y a au moins 90% d’illettrés technologiques aujourd’hui.

Par exemple… J’interrogeais récemment des entrepreneurs de grosses sociétés : "vous qui êtes engagés pénalement sur ce qu’il se passe chez vous, êtes-vous sûrs que vous n’avez pas de code malveillant chez vous ? Quelles sont vos bonnes pratiques pour comprendre le code qui est dans votre entreprise ? Vous arrive-t-il de les faire auditer, comme vous faites faire des audits financiers ?
Et l’un d’eux - équivalent d’une très grande boulangerie industrielle - me dit : « Je ne suis pas concerné, je n’ai pas de code ». Ce qui voulait dire : comme je ne suis pas une entreprise technologique, je n’ai pas de code. Alors que bien sûr, personne ne travaille dans ses entrepôts à faire du pétrin à la main ! Il y a des capteurs d’humidité, des peseurs, un appareil qui donne le % de farine sur l’étiquette, un service compta, des fiches de paye RH industrialisées : il y a du code partout ! Mais généralement, le code… « c’est un truc pour les entreprises technologiques. Cela ne nous concerne pas. »

Dans un autre registre, j’ai en tête l’école des experts comptables, où, il y a 1 an ½ encore, on ne leur apprenait ni le code ni la data, et encore moins l’intelligence artificielle. C’est-à-dire qu’on est en train de sortir des experts comptables, qui font 7 ans d’études, avec les mêmes pratiques qu’il y a 20 ans…

Gilles Babinet écrivait récemment : "Au sein du CAC, trop rares sont les P-DG qui se sont personnellement investis dans le digital. Frédéric Oudéa, à la tête de la Société Générale est le seul (à ma connaissance) qui ait décidé d’apprendre à coder…". D’après toi, il faudrait que les 40 s’y mettent ? Et puis les 120 du SBF 120, et…

Oui !
Aujourd’hui, tu ne peux pas diriger si tu ne sais pas ce qu’est une API, si tu n’as pas compris comment fonctionne un peu du code. Le code c’est l’électricité ! Si tu ne comprends pas le B.A.ba, tu vas rester un leader des diligences.

Moi je vais plus loin. Dans une organisation, tu devrais avoir 10% de gens capables de travailler avec des développeurs. C’est-à-dire que dans tous les services, il devrait y avoir au moins 1 personne capable de s’asseoir à côté d’un développeur, de lire son code, et de réagir : « ah non, ce n’est pas ça que tu as implémenté. » Ou : « Je ne comprends pas ce que tu as fait. Regarde… »
Être capable d’échanger avec une équipe tech, de comprendre leur langage, de parler avec eux.

Tarik Krim parlait, début janvier dans Le Point, de la « capitulation de l’Etat français vis-à-vis des GAFAM, permettant aux géants américains d’intégrer leurs technologies au cœur de l’Etat. » (L’Education Nationale a des partenariats avec Microsoft, Facebook, Google ; la DGSI avec Palantir ; John Chambers, PDG de Cisco, est ambassadeur de la French Tech, etc.). Tu partages ?

Je partage sur le fond évidemment.
Là où je ne suis pas d’accord, c’est que je ne dirai pas « capitulation ». Parce que pour capituler, il faut comprendre que tu as un ennemi. Comme ils n’ont pas compris, ils ne risquent pas de capituler.
Or quelle société voulons-nous ? Quelle forme de travail ? Quelle économie ? Quel vivre ensemble ? On a besoin de décideurs sur ces sujets.

S’ils sont par ailleurs très engagés dans la société, les décideurs sont désengagés de la question technologique, parce que ce n’était qu’un outil. Or la technologie est l’architecture du monde actuel. Ce qui veut dire qu’ils décident de leur stratégie sans personne pour leur parler API, IA et data dans leur COMEX. C’est quand même incroyable !

Et du côté des élus ou des représentants de l’Etat ?

L’une de mes colères en ce moment, c’est Parkeon.
La population, aujourd’hui, accepte de donner sa plaque d’immatriculation à chaque stationnement à une boîte privée ! Sans savoir ce que l’on fait de nos données. Sans que cela éveille de réactions.
Moi je refuse ça ! J’ai donc écrit au Préfet, en demandant à avoir une alternative pour payer le stationnement, tant que le système proposé ne permettait pas de le faire de manière anonyme. Parce que je ne veux pas que tous les mardis on sache que je me gare devant tel culte, tel syndicat ou tel médecin.

C’est un sujet hautement politique. Quand est-ce que le maire a décidé de donner la traçabilité des déplacements de ses citoyens et de rendre transparente la ville à une société privée ? A quel moment j’ai élu un maire pour faire cela ? Dans quel point de son programme était-ce mentionné ? Quand je demande aux élus, ils me disent : « Mais Emmanuelle… ils sont venus, ils nous ont proposé des horodateurs quasiment gratuits et beaucoup plus modernes ; et maintenant, on a des beaux tableaux de bord. La plaque d’immatriculation, ce n’est pas une donnée personnelle. On s’en fout ! » …

Il n’y a donc pas un monde pour rattraper l’autre ?

On a vu l’inadéquation du monde politique. Du monde économique.
On a le même problème dans le monde académique. C’est le 3ème point.

Par exemple, en France, il y a un truc qui s’appelle Pronote. C’est une interface qui permet aux profs d’écrire les notes des enfants, pour donner aux parents un meilleur accès à la scolarité de leur progéniture. Ça pourrait être bien, dit comme ça…

Mais pour moi, les profs sont complices d’enseigner aux enfants que leurs datas ne leurs appartiennent pas. Qu’elles sont transparentes et qu’elles sont la propriété de leur autorité.
Quand j’étais enfant, j’étais responsable de donner ma note à mes parents. Je pilotais à quel moment j’apportais ma note, est-ce qu’ils s’étaient engueulés avant ou pas ? Est-ce qu’il y avait eu un décès dans la famille ? Est-ce que j’étais chez papa ou chez maman, parce que je suis peut-être enfant de divorcés ? Est-ce des gens viennent ce week-end, et que je préfère planquer ma note car j’ai envie de passer un bon moment ? Est-ce que je signe la note ? Je fais quoi de ma note ?

Et bien aujourd’hui, la note tombe chez les parents en même temps que sur l’interface de l’enfant. Ce qui fait que si les parents regardent en premier, quand l’enfant arrive, il n’a même pas le temps d’expliquer. C’est un scandale ! Et quand j’en parle dans le milieu pédagogique, ils me disent : « On n’en n’avait pas conscience. On ne s’est jamais posé la question sous cet angle-là ! C’est super pratique. On nous a dit : « de toutes façons, c’est obligatoire, faut mettre la note dans Pronote. » On le fait ! et puis, cela aide quand même les parents à avoir une vision… »

Alors qu’il y aurait un choix de conception simple à faire : celui de permettre à l’enfant, dans son interface, de dire « Je publie ma note à mes parents ». Avec la possibilité de mettre une sécurité, de type : si au bout de 5 jours, la note n’a pas été transmise aux parents, envoi d’un SMS à leur intention pour dire : « Votre enfant a eu des notes récemment. Vous devriez en dialoguer avec lui. » Terminé !

Mais aujourd’hui, les profs ne sont pas suffisamment en maîtrise de leur environnement numérique pour se dire : « nous sommes en train de former à la transparence de la data » ; au fait que la donnée du futur citoyen appartient à son autorité.
Nous sommes un acteur de la déresponsabilisation du jeune par rapport à ce qui lui appartient. Nous sommes en train de le déposséder du choix de ces décisions!

Tu es maman de 2 garçons, bientôt 15 ans et 11 ans. Comment fais-tu pour les accompagner sur ces sujets du numérique ?

Je vois beaucoup de familles, y compris dans le milieu pédagogique, qui disent : « Nous c’est très clair, l’ordinateur est interdit ». Ce qui donne des enfants de profs et d’instit qui apprennent que le savoir ne s’apprend qu’à l’école, de manière verticale et descendante par le prof. Qui n’apprennent pas à être connectés au monde à travers des correspondants sur Skype, à sourcer l’information, ou à écrire avec le numérique. Incroyable !

En tant que mère, je leur apprends à faire ‘avec’ l’ordinateur, qui n’est pas un ennemi mais un outil créatif - comme le stylo. Qui permet donc d’écrire un poème, de dessiner une maison, de jouer au morpion, d’écrire une lettre ou de faire un exposé.
Quand ils y passent beaucoup de temps, je suis comme tous les parents, je finis par exploser, du type : « Cela fait je ne sais pas combien de temps que tu es sur tes vidéos Youtube débiles, ou sur ton jeu XXX. C’est bon comme ça, tu arrêtes les écrans ! »
Et là, l’enfant revient me voir et me dit : « Oui, mais je peux faire mon anglais. » Ce qui veut dire : « je vais rallumer l’écran pour aller faire mon anglais. »
Ou « je vais jouer aux échecs », ce qui veut dire aller sur un/des sites de jeux d’échecs en ligne, y trouver plein de joueurs dans le monde entier - alors que, n’étant pas joueuse d’échecs, je ne peux donc pas l’accompagner. Celui-ci peut progresser aux échecs parce qu’il peut jouer avec d’autres, de niveaux très différents, malgré le fait que l’on vive en pleine campagne.
Cela peut aussi être : « j’ai envie de regarder une recette de cuisine. »
Je leur ai appris, au fur et à mesure, que l’ordinateur avait plein de fonctionnalités, et qu’il y avait des moments où il fallait produire, et produire avec.

A côté de ça, j’organise des ateliers Code&Make pour des enfants de 8 à 12 ans et des ados de 13 à 18 ; si je n’en organisais pas, je les inscrirais d’urgence à ceux qui existent pour leur apprendre à inventer, à être créatifs.

Aujourd’hui, 90% des développeurs – donc ceux qui pensent et construisent le monde – sont des hommes. Tu ferais quelque chose différemment en tant que mère de fille, ou que prof de fille, si tu en en avais une ?
Effectivement, 90% du code est fait par les hommes, avec la vision des hommes, l’éducation des hommes. Ce qui pose des questions d’imaginaires, des questions de projections sur les métiers, etc.

Toutes les écoles, aussi disruptives soient-elles, galèrent sur ce sujet : recruter et garder des filles à bord des études en informatique et numérique.
Mon intime conviction, c’est qu’il faut partir de la passion des gens, que cela soit des filles ou des garçons. Et regarder comment cette passion peut être augmentée, transformée, travaillée, interrogée, questionnée, par l’architecture technologique du monde.

Cela fait 18 mois que je te pratique un peu, et j’ai été frappée par ton intuition, sur les sujets évoqués comme sur d’autres. Ce que j’appellerai aussi du flair. C’est quelque chose que tu cultives ?

Quand j’étais à la fac, j’ai fais 35 heures de jeu de rôles par semaine pendant 7 ans !
Un vrai temps plein rôliste… on pourrait dire ça comme ça 😊
Dans ces années, j’ai parcouru tous les mondes possibles, traversé toutes les galaxies. Je suis allée sur toutes les planètes, été corsaire au 17ème siècle, au service d’un roi au 23ème siècle, vécu toutes les scènes, passé en revue toutes les possibilités, parcouru le monde ! Intellectuellement. Mentalement.

Mon chemin a donc été le cinéma, le roman, puis le jeu de rôle le jeu de rôle le jeu de rôle !
Dans le jeu de rôle, tu es acteur, tu n’es plus lecteur.
Tu fais des choix, tu te poses des questions.
J’ai tellement joué qu’aujourd’hui, que quelles que soient les réactions ou questions des personnes face à moi, qu’il y ait 5 personnes ou 1 000 dans une salle, ou 2 dans un taxi, je les associe à des situations vécues et testées dans ces années de jeu. Où j’ai effectivement stocké beaucoup de données 😊

Et quels sont, dans cette base de données atypique, les livres ou auteurs qui ont particulièrement comptés pour toi ?

J’ai une grande appétence pour lire des biographies ; je suis assez épatée, que cela soit des entrepreneurs ou des hommes politiques, par cette capacité de rebond. Ils ont tous des histoires ahurissantes. Se sont plantés je ne sais combien de fois. Et… sont toujours là ! Avec cette incroyable capacité à toujours revenir. Une espèce de résilience.

Après, j’ai lu Michel Serres ; j’aime bien écouter Edgard Morin ou le lire. Joël de Rosnay, « 2020, les scénarios du futur », m’a beaucoup nourrie. La FING m’a aussi beaucoup alimentée. C’est elle qui m’a éveillée au numérique comme politique. Et j’ai lu beaucoup de Science-Fiction (SF). La question de la data qu’on a aujourd’hui, il faut aller voir Matrix, Blade Runner, ou lire de la SF : tout a été écrit ! Le monde est en retard sur la fiction en fait. Elle a déjà tout exploré. La meilleure des écoles, cela reste quand même celle-là !

Nous avons aussi parlé… de ce droit de vote dont tant ne s’emparent plus aujourd’hui.
De gens «
pour qui le monde ira bien même s’ils ne votent pas ; ils n’ont plus besoin d’en être des acteurs… Mais on s’est battus pour le droit de vote ! Il y a quand même eu de vrais combats sur cette question-là. D’autant plus en tant que femmes ! ».
Du droit au désaccord… « Pas de problème. Mais engages-toi et vas le faire toi-même. Va porter tes idées ailleurs, différemment. »
Et de tant d’autres choses encore.

Merci Emmanuelle ! Et puisse chacun des lecteurs de cet échange considérer désormais différemment ces services mis à notre disposition tous les jours un peu plus, sans que nous en soient données toutes les clés de lecture et d’usage… Questionneurs avant de choisir d’être, ou non, consommateurs ?!

Carole Babin-Chevaye – à partir de propos recueillis le 9/1/19

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