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Cap sur le futur du travail, avec Laetitia Vitaud

Au pays du freelancing, des nouvelles organisations et alliances : rencontre avec celle qui cherche et décrypte les évolutions des formes du travail

· Laetitia Vitaud,Freelancing,Futur du travail,Switch Collective,Oser sa vie

Cette femme… en a ! quand je relis son article « Parents, utilisez vos enfants pour mieux choisir votre employeur » !

Mélange de doute, d’humilité mais aussi d’audace et de détermination ;

parlant avec clarté de syndromes qu’elle dit bien connaître : celui de la bonne élève comme celui de l’imposteur ;

Laetitia m’a conquise par ses mots, ses articles éclairants, documentés, aux accents d’émancipation subtils.

Cette jeune quadra a pratiqué pendant 20 ans à très haute dose le jujitsu - ensemble des arts martiaux des samouraïs japonais, incluant le judo, l’aïkido, le karaté, du pieds-poings, dont elle est ceinture noire 2e dan.
« J’adorais me battre ; et même s’il y avait risque de se blesser physiquement, je ne voulais pas lâcher l’affaire ! » dit-elle les yeux brillants ! Plus encore, Laetitia fait partie de ces rares auteurs dont je finis toujours les articles. Fait notable, dans ce monde d’infobésité aux trop nombreux signes couchés sur des pages sans toujours grande valeur ajoutée.

Si les articles et écrits de Laetitia m’enrichissent depuis plusieurs années déjà, j’ai aimé cet entretien sans fioriture. Où le chemin est décrit au naturel ! Ou les étapes fleurent le vrai. Où les points d’interrogation sonnent justes et profonds.

Switch et futur du travail ; émancipation et empowerment ; flexibilité et alignement, et tant d’autres choses encore : les sujets qu’elle aborde sont ancrés dans ce passionnant présent que nous vivons, où les formes du travail, l’engagement, la transmission, l’enseignement, sont en pleine réinvention. Travaillant entre Londres et Paris, elle nous enrichit d’une perception parfois aérée, parfois provocante, mais souvent plus globale.

Super merci de tes écrits, Laetitia ; comme de ta confiance ! Et vivement de lire tes prochains livres et articles ! #C’estParti !

Electron libre aujourd’hui, mais venant d’un chemin passant par les grandes écoles et l’Education Nationale : qu’est-ce que tu dirais de ton parcours ?

Laetitia Vitaud : Je parle généralement très peu de ce parcours et je ne suis pas trop dans les réseaux, même si je commence à les réintégrer ; à accepter que cela fasse partie de qui je suis, de ma personnalité. Car s’il y a quelque chose que je trouve réellement absurde et complètement ridicule, c’est que l’on mette encore « X 1982 » ou « HEC 2001 » sur sa carte de visite toute sa vie ! Incroyable que cela puisse déterminer tant de choses dans la carrière, dans la vie même, d’une personne ! Que l’on donne tant de poids à un moment de la vie. Je suis contre philosophiquement.

En sortant d'HEC, je ne trouvais pas ma place. Je n'étais pas heureuse. Ce n'était pas du tout pour moi, et j’avais l’impression d'avoir fait cela pour rien. J'ai donc repris des études, passé une agrégation d'anglais, et ai postulé pour être prof… dans les classes préparatoires ! Tout d'un coup, les choses faisaient complètement sens. Et finalement, je profite de ces réseaux !

Le syndrome de la bonne élève - qui a besoin d’être légitimée par ses bonnes notes, mentions, diplômes, et que tu évoques parfois : cela se soigne d’après toi ? Et… est-ce qu’il faut le soigner ?

Si si, il faut le soigner ! Sinon, tu perds énormément de temps. C’est un problème quand même assez féminin, même s’il y a des hommes qui en souffrent aussi. Et ce sentiment permanent de manque de légitimité ou de légitimité qui ne peut être assouvie qu’avec des validations externes d’institutions type écoles ou autres, c’est un frein énorme. Entre la personne qui est très sûre d’elle et la personne qui ne l’est pas, à travail égal, on n’a pas le même résultat. Donc c’est un vrai sujet.

Il y a un bouquin génial, « Women Don’t Ask », qui est sorti il y une dizaine d’années, sur le fait que les femmes ne demandent pas, tout simplement. Un très beau sujet !

Donc ça se soigne 😊 Et toi, tu as fait comment pour te soigner ?

Je suis devenue freelance !

C’est un véritable apprentissage. Au début tu es nulle, mais tu apprends des bêtises que tu fais, et tu ne les refais pas. C’est cumulatif.

Par exemple, sur les négociations : ce que tu n’as pas bien négocié, cela t’a quand même permis de te construire, de grandir. Donc cela te crée des planchers ; et tu sais déjà qu’il faut viser au-dessus. Puis c’est comme une échelle avec des paliers. Ce qui en fait un vrai remède, pour à la fois soigner le sentiment d’illégitimité et progresser en négociation !

Quand je te lis, par exemple :

« Il est temps de cesser d’assimiler le freelancing à la précarité et le salariat à la sécurité.

Bien des travailleurs salariés sont aujourd’hui pauvres et dans une situation de grande précarité. A l’inverse, bien des travailleurs indépendants ont le sentiment de s’élever dans l’échelle sociale et de progresser sur le marché de l’emploi. Loin de les asservir, certains outils numériques leur donnent même des armes pour s’affranchir : les travailleurs indépendants peuvent mettre en avant leur singularité pour ne pas être “commoditisés” ; ils peuvent aussi, pourquoi pas, imaginer les syndicats de demain ; ils peuvent enfin faire alliance avec les consommateurspour modifier le contrat social d’entreprise.

Face à la montée du salariat précaire, les travailleurs voient “l’insoumission” du travail indépendant comme une issue favorable, afin de reconstruire leur pouvoir de négociation, de contourner les sociétés parasites et de traiter en direct avec leurs clients - voir article sur medium.

J’ai le sentiment qu’il y a une cause derrière tout ça. Si cela est, ça serait quoi cette cause ?

L'émancipation !

Le mot empowerment est galvaudé, mais c'est de cet ordre-là. Je suis révoltée par tous ces gens qui ne peuvent pas vivre librement, exprimer leur personnalité, être ce qu'ils sont !

Mais aussi… la liberté. La lutte contre les injustices. Plus globalement, cela concerne tout ce qui est de la discrimination, toutes les formes d'esclavage plus ou moins sophistiqué ; tout ce qui limite l'expression de l'individu dans son intégralité. Et tous ces sujets d’égalité hommes-femmes, femmes-hommes – ce que tu veux ! -, de libertés sexuelles, de l’égalité de statut entre les personnes ayant des orientations sexuelles différentes ; les sujets de libéralisme…

J’ai aussi envie de dénoncer les pratiques ignobles. Et de faire savoir les choses, ce qui est un peu entre l’éducation et l’information.

Qu’est-ce qu’il s’est passé pour que tu ailles chercher autre chose après 10 ans prof d’anglais dans les classes préparatoires, soit une situation sécurisante, intéressante et gratifiante ?

J’ai beaucoup aimé ! Je faisais plein de trucs très sympas, organisant des cycles de conférences, des ateliers sur le langage corporel et la posture, de la préparation aux entretiens, et plein d’autres choses ! Donc pas de problème de sens. Mais c’est vrai qu’au bout de 10 ans, j’ai eu envie de vivre d’autres aventures.

Ce qui a été une liberté pour moi, c’est le fait que je gagnais très peu d’argent !

Plus tu es payé, plus c’est difficile de partir. Or je fais partie de cette génération qu’on a délibérément fait avancer moins vite pour limiter les masses salariales globales du mammouth, et donc j’avais un échelon faible… Ma chance a donc été de ne pas gagner grand-chose ! rires


1 an ½ avant de quitter la fonction publique, j’ai fait Koudetat. Et cela a été quelque chose d’assez déterminant. J’ai senti qu’il y avait un optimisme, une énergie que je ne retrouvais pas dans une salle des profs, où on voit quand même quelques grincheux et autres râleurs - même si tous les profs ne sont pas grincheux ou râleurs, évidemment !

Donc énergie et ambition… Et là, j’ai renoué avec la fille qui a fait HEC ! Il y a quand même une part de moi qui est ambitieuse et qui a envie de l’assumer. Qui a envie de faire des grandes choses… De vivre des aventures. De continuer peut-être aussi à prouver, c’est évident.

De plus, quand tu dis aux gens que tu es prof, ils ont tous l’impression de savoir ce que c’est ! Ils ne posent aucune question, alors qu’on a plein de projets et des sujets sur lesquels on cherche, on explore. Et à la maison comme ailleurs, on ne me posait pas de questions sur mon métier de prof, même si je faisais des choses différentes tous les jours. Donc je pense que le regard des autres, dont celui de mon cher et tendre, a joué aussi 😊.

J’ai donc enchaîné en étant slasheuse, ce qui est passé par un véritable travail de construction. Pour être aujourd’hui auteure et conférencière sur le futur du travail et sur le freelancing ; j'enseigne aussi sur ces sujets dans différentes écoles comme Sciences Po ou Dauphine.

Bref… tout commence à rentrer dans la même case ! Mais ce cheminement m'a pris 3 ans.

De micro-choix, d’ajustements.

3 ans où j'ai grandi, où j'ai compris où j'allais, où j'ai assumé aussi.

Au début, je ne me sentais pas légitime dans l’écriture d’articles sur le futur du travail. Je produisais alors des papiers incroyablement fouillés ; il fallait que cela soit quasiment inattaquable, que je dise plein de choses… ce qui était de ce fait très long, et évidemment peu viable ! Mais en même temps, cela m'a permis de gagner en expertise. De gagner en expertise me faisait gagner en sentiment de légitimité. Et parfois, le sentiment de légitimité compte plus que la réalité de la légitimité ! Cela m’a pris du temps de me dégager de ce sentiment d'imposture. Il m’a fallu travailler cela !

Quand tu proposes d’arriver en entretien d’embauche avec ses enfants pour filtrer ses éventuelles alliances, cela peut… surprendre ! D’où te vient cette colère qui te donne tant d’élan ?

J'ai du mal à dire d'où cela vient.

Quand j’étais petite, j’étais militante ! J’étais aux MJS (Mouvement des Jeunes Socialistes) – personne n’est parfait ! Mais je viens, en effet, d’écrire un article à la suite des aventures d’une copine venant d'accoucher. Elle travaillait dans une boîte de machos et a vécu des trucs impensables - on vit ça encore aujourd'hui en 2018 !

J’ai toujours entendu dire qu’il ne fallait pas parler de famille, d'enfant, dans le cadre professionnel, et encore moins au moment d’un recrutement, parce que cela se retourne contre vous.

Mais il faut le retourner contre les employeurs en réalité !

D’où cet article, qui pointe tous les signaux interprétables qu’il est possible de regarder quand tu mets tout sur la table ; quand tu mets ton bébé sur la table au sens propre du terme !

S’ils font de la discrimination, cela signifie bien qu’il ne faut surtout pas aller travailler dans cette boîte-là ! Et au moins, tu le sais dès le départ.

Comment on élève ses enfants quand on parle, comme tu le fais, de souplesse, d’autonomie, de s’affranchir d’un certain nombre de conventions ?

Des enfants de… 9 ans ½ et 6 ans ½. Le ½ est très important. Par respect pour eux, je leur garde ! rire

L’objectif était qu’ils restent dans des écoles publiques. Avec l’envie de faire en sorte qu’ils s’intègrent au monde ; qu’ils vivent une vie leur permettant de capter les différences, les inégalités, pour peut-être les combattre un jour d’ailleurs. Nous sommes partis habiter à Londres essentiellement pour eux.

Ils sont ainsi dans une école publique « Church of England » … ce qui est rigolo pour moi, qui ai plutôt des penchants un peu anticléricaux ! Mais l’église anglicane est vraiment très différente de l’église catholique qu’on a connue en France, avec des femmes prêtres, des archevêques homosexuels, des prêtres mariés, des cours sur toutes les religions. Bref, tout un tas de choses qui font qu’on sent beaucoup plus de tolérance. Il y a une mixité sociale et religieuse vraiment très forte, et plus ouverte qu’en France sur ces sujets.

Empathie, résilience, liberté : on parle beaucoup de l’importance de ces savoir-être aujourd’hui. Toi qui travailles avec des étudiants, dirais-tu que la jeune génération est… mieux dotée ? plus adaptée à ces besoins de la vie en entreprises ?

Je ne les sens pas très différents de nous en fait !

On parle des millennials, qu’on imagine radicalement différents, que cela soit dans leurs usages numériques, que cela soit en matière de savoirs-être… Parfois, je suis même étonnée de voir qu’il n’y a pas tant de différences que cela.

En revanche, j’ai constaté que de plus en plus d’étudiants– je vais utiliser un mot que je n’aime pas tellement - parmi les plus brillants ou les plus originaux, n’envisagent plus de passer les concours de la fonction publique.

Cela dit beaucoup de choses sur leur rapport à ce type d’investissement - qui est d’abord un retour sur investissement qui ne vaut plus le coup -, mais aussi, par rapport à l’attractivité des grandes institutions et de ces métiers-là.

Ce qui est tragique pour la fonction publique. Laquelle n’a pas du tout réussi à garder son attractivité. Et qui, du coup, « se contente » de profils qui rentrent dans le moule, moins créatifs, moins originaux, qui n’ont pas envie de changer les choses aussi. C’est terrible, parce que s’il n’y a pas, à l’intérieur de nos institutions, des gens qui ont ce moteur-là, il est difficile d’imaginer que quoi que ce soit puisse changer en fait !

Tu écris aussi : « La plupart des actifs d’aujourd’hui, notamment les plus jeunes, veulent travailler de manière autonome et flexible. C’est comme ça qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. Ça passe par la confiance. Le principe RH fondamental de Netflix, c’est ça. Ils disent ne recruter que des “adultes responsables” pour pouvoir leur laisser la liberté́ d’organiser leur travail comme ils l’entendent. Il y a moins de règles, moins de hiérarchie, moins de services administratifs... L’organisation en est plus agile et plus efficace. C’est aussi l’une des manières de recruter les meilleurs talents » voir article sur kokoroe.fr.

Quid de tous ceux qui ont envie de s’affranchir des moules pour oser inventer des cadres qui n’appartiennent qu’à eux ?

On sent là une réelle différence générationnelle sur le rapport à la flexibilité – ce dont je parle tant quand je parle du freelancing. Et c’est vrai qu’il n’est plus possible avec les moyens techniques, les possibilités qu’on a aujourd’hui, de ne pas avoir cette flexibilité-là !

On en parle souvent comme d’un gadget, comme de quelque chose de très accessoire. En réalité, c’est extrêmement important ! C’est un contrôle sur sa vie. Sur les conditions d’organisation de sa vie. Sur ses coûts aussi. On ne regarde souvent que les revenus, mais les coûts sont aussi extrêmement importants.

Quand on parle de flexibilité, on parle de flexibilité de l’organisation des journées de travail, de son temps de travail dans l’année, et de son rapport ou de son choix de l’employeur. C’est toutes ces dimensions-là. Et si parfois le revenu finit par être moindre, du niveau d’un poste peu qualifié en salariat, il est le fruit de choix. L’attractivité du salariat n’est plus celle qu’on imagine !

Je te cite encore quand tu écris… « ce dont je suis persuadée, c’est que nous serons plus nombreux à̀ composer nous-mêmes notre travail et nos parcours. La notion même de “métier” pourrait devenir caduque. Il n’y aura plus que des “profils atypiques” ! Aujourd’hui, les “profils atypiques” sont ceux qui ne rentrent pas dans les cases parce qu’ils ont fait trop de choses différentes. Demain, ça sera complétement banal de faire plusieurs choses, soit en même temps, soit les unes après les autres. Par envie et/ou par nécessité. » ... Vivement ce temps !
 

Pour finir, on parle du futur du travail… Et le futur de ton activité professionnelle, tu l’imagines comment ?

Cela ne sera pas un virage sec, parce que j’ai une meilleure vision de quelque chose qui est cumulatif. Que je fais évoluer et grandir. En fait, j’ai là un « véhicule », une expression professionnelle qui me permet de naviguer assez librement. Je connais mieux la partie de moi à connaître et celle que je peux modifier…

Cela étant, je ne l’exclus pas. Si ça se trouve, je vais avoir un coup de foudre et avoir envie d’être salariée. Ça m’étonnerait mais on ne sait jamais…

Eclat de rires !

Nous avons parlé ainsi organisation, évolution, freelancing et timidité. Nous aurions aussi pu parler de la question de la disparition possible ou non, des managers, de la communication que font les startups sur leurs faiblesses. Et voilà que je découvre son étude sur « Comment aménager ses bureaux ? et dans quels buts ? », ou sur les vagues de nos vies professionnelles avec lesquelles nous devons apprendre à surfer, et j’en passe !

Bref, moment trop court mais inspirant. Laetitia Vitaud, à lire sans modération ! Merci à toi ! Et envie de finir sur l’un de tes articles : « Les “maudits” sont des pionniers du monde de demain. Ils nous montrent la voie. Ils sont les makers et les hackers qui remettent en cause les vieux paradigmes. Ils sont les artistes qui ont trouvé une autre manière de concilier identité et revenus. Ils sont les slashers et les freelancers qui ont choisi de n’avoir pas de patron. Ils sont encore tous ceux qui ont créé eux-mêmes leur travail. Le futur du travail appartient à tous les travailleurs “hybrides” qui dépasseront l’idée de malédiction pour mieux s’inspirer de Leonard de Vinci » Voir article sur medium pour Switch Collective.

Carole Babin-Chevaye, interview le 24 avril 2018

Laetitia Vitaud, futur du travail, freelancing
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